Et si on se parlait ?!...

 

Un volumineux polype sessile du côlon droit était mis en évidence chez un homme de 85 ans, dont la biopsie confirmait qu'il s'agissait d'un adénocarcinome.

 

Il était opéré le 2 décembre 2016 par le Docteur X, chirurgien, qui pratiquait une colectomie droite et gauche par voie coelioscopique associée à une anastomose iléocolique transverse droite et colorectale, sous anesthésie générale réalisée par le Docteur A.

 

Les suites immédiates étaient simples mais il était relevé à J 3, soit le 5 décembre 2016, l'apparition d'un syndrome inflammatoire, la survenue de vomissements, des douleurs abdominales, un ballonnement et des marbrures.

Le Docteur X sollicitait la réalisation d'une hémoculture et la pose d'une sonde naso-gastrique.

 

Le Docteur B, médecin anesthésiste réanimateur, était également informé des marbrures persistantes et prescrivait un remplissage.

 

Le 6 décembre 2016, l'état de santé du patient se stabilisait et les marbrures avaient disparu.

 

Le 7 décembre, le patient était vu par le Docteur C, médecin anesthésiste réanimateur qui notait à 9h23 « CRP à 385, sans fièvre ni point d'appel franc. Reprise du transit sous forme de diarrhée. Plus de vomissement insuffisance rénale aigue fonctionnelle sur fond probable chronique. ».
Il préconisait un remplissage et une surveillance accrue.

 

Le 8 décembre, des selles liquides incontrôlées, accompagnées de vomissements, étaient observées ainsi que des marbrures sur les cuisses et le dos.

 

Devant ce tableau clinique, un scanner abdomino-pelvien était réalisé, montrant une dilatation importante de l'estomac ainsi qu'un discret iléus de l'intestin grêle mais aucune collection.

 

Le Docteur X était informé des résultats et les transmettait à son associé, le Docteur Y, compte tenu de son départ en congés.

 

Le 9 décembre 2016, le patient ne présentait pas de douleurs particulières. Il était noté une production importante de la sonde nasogastrique et la survenue à 20h23 d'un écoulement sanglant malodorant spontané. La CRP était à 288.

 

Le Docteur Z chirurgien de garde était informé et prescrivait téléphoniquement l'ablation d'une ou deux agrafes.

 

Le 11 décembre, la CRP était notée à 342 sans point d'appel de fièvre. Le patient présentait également un sacrum rouge. Le Docteur Y était prévenu et prescrivait une coproculture.

 

Le 12 décembre 2016, le patient était apyrétique, non algique et présentait des constantes stables.

 

Le 13 décembre 2016, il était noté une CRP à 189.

Le Docteur D, médecin anesthésiste de garde décrivait un « ventre souple avec quelques malheureux gaz, tentative de corticoïde ».

 

Le 14 décembre 2016, une aggravation clinique était relevée avec apparition d'un « écoulement sale par laparotomie transverse ». Une indication de reprise chirurgicale était décidée pour le lendemain.

 

C'est dans ces circonstances que le 15 décembre 2016, devant l'aggravation clinique et la défaillance respiratoire présentées par le patient, une reprise chirurgicale était réalisée par le Docteur Y, sous anesthésie générale pratiquée par le Docteur E.

 

Au décours de cette reprise, le Docteur Y observait une collection localisée dans le flanc droit ainsi qu'une fistule anastomotique sur la suture iléocolique.

 

Une iléo colectomie suivie d'une iléo-colostomie étaient réalisées.

 

Un prélèvement per-opératoire était pratiqué, lequel revenait positif à Enterococcus Faecalis sensible à l'ampicilline et Pseudomonas Aeruginosa sensible à la Pipéracilline.

 

Le patient décédait à J 18 dans un contexte de défaillance multi-viscérale.

 

La famille du patient a alors saisi la CCI d'une demande en indemnisation et un collège d'experts, composé d'un chirurgien digestif et d'un réanimateur a été désigné.

 

Le rapport d'expertise a retenu une prise en charge des suites post opératoires inadaptée ayant entrainé une perte de chance de 50 % imputable à hauteur de 15 % pour chacun des chirurgiens et à hauteur de 5 % pour chacun des médecins anesthésistes réanimateurs, excepté le Docteur A, mis hors de cause car intervenu en amont et postérieurement à la découverte de la complication.

 

La CCI a entériné les conclusions expertales aux motifs que :

 

« La surveillance du patient n'a pas été conforme aux règles de l'art. L'absence de traçabilité de la complication abdominale et l'absence de la réévaluation de l'état clinique au fil du temps et de discussion collégiale autour d'une recherche étiologique de l'évolution préoccupante constituent des comportements non-conformes des praticiens en charge de la surveillance du patient. »

 

Ce dossier illustre parfaitement la position aujourd'hui retenue par les experts et un nombre croissant de juridictions dans l'hypothèse d'une continuité des soins assurée par différents praticiens.

 

Il est en effet fréquent que les experts reprochent aux praticiens l'absence de discussion collégiale qui aurait permis, selon eux, de rectifier ou de mettre en évidence plus rapidement un diagnostic de complication et imputent globalement à l'ensemble des praticiens une part de la perte de chance qui est finalement retenue.

 

Notre arme de défense la plus efficace reste là encore, la traçabilité dans le dossier de chacun des passages, des constations cliniques et des discussions collégiales qui ont pu survenir selon les cas d'espèce.

 

 

Laure Soulier
Avocat à la Cour d'Appel de paris
Cabinet AUBER